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un maitre de la gnose marcion: Révision

un maitre de la gnose marcion

Dernière mise à jour le Il y a 1199 jours par Rescue Brother 1

UN MAITRE DE LA GNOSE

MARCION

par Robert AMBELAIN

 

Un philosophe antique l'a écrit : « Si vous voyez deux hommes se déchirer avec haine pour des questions religieuses, ne cherchez pas ! Ce sont des chrétiens... » Sur ce que l'immense masse de l'Eglise officielle d'alors pouvait être, nous avons la terrible constatation de Celse : «On y voit des cardeurs de laine, des cordonniers, des foulons, des gens de la dernière ignorance, et dénués de toute éducation, qui, en présence de leurs maîtres, ont bien garde d'ouvrir la bouche. Mais, surprennent-ils en particulier les enfants de la maison, ou les femmes, (qui n'ont pas plus de raison qu'eux-mêmes !), ils se mettent à leur débiter des merveilles. C'est eux seuls qu'il faut croire... », (Celse : « Contre les chrétiens »). N'est-ce point l'apôtre BARNABÉ qui nous enseigne gravement en son « Epitre » (X, 6 à 8), que « le lièvre acquiert chaque année un anus de plus; autant il a d'années, autant il a d'ouvertures » (sic) ; que « la hyène change de sexe tous les ans » (sic) ; et que la belette est un «... animal qui conçoit par la gueule. » (sic). Mais si...

 

Or, terrible joug de ce monde de ténèbres, ce sera cette masse primitive, inculte, fanatique et bornée, qui anéantira la Gnose, persécutera ses docteurs et ses fidèles. Simon de Montfort est de toutes les époques !

 

***

 

Dans l'Héraldique traditionnelle, chaque couleur est signifiée par un terme particulier. C'est ainsi que jaune et blanc se disent or et argent. Ce sont là les deux seuls « métaux » de cette science subtile. Bleu, rouge, vert, se disent respectivement azur, gueules, et sinople. Ce sont les « émaux ».

 

Ce dernier mot : sinople, vient du nom même de la ville de Sinope, sur les bords de la Mer Noire, en Asie Mineure. Et c'est là que naquit, l'an 85 de notre ère, un demi-siècle à peine après la mort du Christ; celui qui devait entrer dans l'histoire du Gnosticisme sous le nom de Marcion, fonder une Eglise puissante et prospère, couvrant l'ancien monde, et que seules, les impitoyables persécutions de l'Eglise officielle devaient réduire d'importance, après plusieurs siècles toutefois...

 

Et il n'est pas sans un certain symbolisme ésotérique ce fait par lequel ce fut à Sinope, ville où l'on savait forger et tremper des armes et les boucliers d'un beau vert, le sinople, ce vert, symbole de la Connaissance, que naquit un des plus grands docteur de la Gnose, Marcion...

 

Mais qui fut Marcion, le « grand » Marcion ?...

 

-- 33 --

 

Nous passerons d'abord en priorité les textes officiels, souvent pleins d'inexactitudes et d'erreurs. Puis nous présenterons le résultat de nos recherches.

 

***

 

Pierre Larousse, dans son « Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle », nous dit ceci, souvent inexact, toujours tendancieux :

 

« Marcion : Philosophe gnostique, né à Sinope, ville de Turquie, sur la Mer Noire, dans l'ancien Pont-Euxin, vers 85 de notre ère, et au commencement du second siècle par conséquent. Il était fils de l'évêque de cette ville, et commença par embrasser la vie monastique.

 

Son savoir, ses vertus, sa continence, le firent, dit-on, élever au sacerdoce. Plus tard, néanmoins, il fut convaincu d'avoir séduit une jeune vierge, c'est-à-dire une jeune chrétienne vouée au célibat Marcion fut alors excommunié par son propre père, l'évêque de Sinope et chassé de cette ville.

 

Il vint se réfugier à Rome, vers l'an 150, (il avait donc environ soixante-cinq ans), et parvint à rentrer dans l'Eglise. Mais il en fut de nouveau exclu, on ignore pour quel motif exact.

 

On a attribué à l'envie qu'il avait de nuire à ses anciens coreligionnaires son entreprise philosophique, ce qui paraît être une calomnie gratuite. Quoi qu'il en soit, il se mit enseigner publiquement la doctrine gnostique des deux Principes, telle qu'elle avait été exposée par Cerdon. Marcion eut pour adversaire Tertullien, Origène, et saint-Basile, et il était de taille à lutter contre eux, car on le représente comme un homme doué d'une grande éloquence et d'une intelligence lucide. Aussi eut-il de son vivant une école nombreuse. Ses enseignements se répandirent dans tout l'empire romain, et jusqu'en Iran. Quelques-uns de ses disciples parvinrent eux aussi à la célébrité. On cite parmi eux : Apelle, Basilide, Blastus, et Théodocion.

 

Marcion était un philosophe stoïcien autant qu'un gnostique, ce qui explique ses succès, et le fait de la durée de sa doctrine. Il y avait encore en effet des Marcionites en Orient, au seizième siècle.

 

La « Grande Encyclopédie », elle, est plus prudente et plus mesurée.

 

« Marcion, nous dit-elle, célèbre gnostique du second siècle, né au début du règne de Trajan, sur les bords du Pont-Euxin, (Cf. Tertullien : Adv. Marcion, I, 1). Il s'occupa d'abord de commerce, et fut sans doute armateur, (id. : 1, 18 - V, 1).

 

Il appartint longtemps à l'Eglise officielle. Probablement fils d'un évêque, il fut lui-même évêque, (optat, IV, 5). Il vint à Rome, au commencement du règne d'Antonin, (Tertullien : De Proes. hoeret. 30, et Adv. Marcion : 1, 19). Il y fut le disciple du gnostique syrien Cerdon. Il y enseigna sa propre doctrine jusqu'au milieu du règne de Marc-Aurèle. Excommunié pour hérésie, il songeait, dit-on, à se réconcilier avec l'Eglise officielle quand il mourut. (Tertullien : De Proe. hoéret. 30).

 

Le point de départ de l'hérésie de Marcion fut son remaniement des livres saints. Il rejetait tout d'Ancien Testament, et une bonne partie du Nou[34]veau. Dans son Canon, il n'admettait que l'Evangile selon Saint-Luc, très mutilé. (Tertullien : Adv. Marcion, IV, 1), et dix Epitres de Saint-Paul également altérés. Les textes de Marcion ont été détruits sur l'ordre de l'Eglise officielle à La peine de mort frappait quiconque les possédait. »

 

A ces commentaires tendancieux et serviles, nous ne ferons qu'une seule objection :

 

Comment nos doctes et pontifiants encyclopédistes peuvent-ils savoir que Marcion avait altéré les textes saints, plutôt que les avoir restitués en leur pureté primitive, puisque les textes de Marcion ont été détruits sur ordre de l'Eglise officielle ?

 

Tertullien lui-même, malgré sa hargne fanatique, doit le reconnaître : L'hérésie de Marcion -a rempli le monde entier... ». C'est-à-dire, tout ce qui fut l'immense empire romain.

 

D'autre part, (et ceci est fort important, que le lecteur daigne s'en souvenir), il nous dit par ailleurs que, de son temps, soit de 160 à 240, on attribuait : « à Pierre, l'évangile publié sous le nom de Marc, et à Paul, le récit de Luc... ».

 

Ainsi donc, Marcion aurait su, ou deviné, que l'évangile de Luc était en réalité l'évangile selon Saint-Paul, le plus gnostique des Apôtres. D'où son choix de celui-ci, comme document de base pour sa propre diffusion doctrinale et testamentaire, d'où le titre qu'il lui avait donné : L'Evangile du Seigneur ». Et qui sait même, peut-être a-t-il possédé ou eu en mains un manuscrit de Saint-Paul lui-même, non retouché et non remanié par les scribes de l'Eglise officielles, qui en devaient faire plus tard le soi-disant évangile, selon Saint Luc ? Ce ne serait point invraisemblable, puisqu'il a été l'éditeur des Epitres de Saint-Paul, comme l'observe fort justement A. Siouville, en sa traduction des « Philosophumena, ou réfutation de toutes les hérésies », par Hippolyte de Rome.

 

N'oublions pas, en effet, que les historiens de la Gnose, et notamment de Faye, en son livre « Gnostiques et Gnosticisme », affirment que Valentin, le célèbre docteur gnostique, avait reçu l'enseignement de Saint-Paul par Théodas, disciple direct de celui-ci, et probablement aussi la succession apostolique. Il en est d'ailleurs de même du gnostique Basilide, de qui Clément d'Alexandrie, en ses célèbres «. Stomates », nous dit qu'il avait reçu la même succession apostolique et l'enseignement oral de son maître Glaucia, disciple direct et interprète de l'apôtre Pierre.

 

***

 

On connaît de Marcion trois ouvrages :

 

1° l'Evangile du Seigneur, qui serait donc en réalité l'Évangile selon Saint-Paul, et qu'il aurait tenu de Théodas, par les disciples directs de ce dernier.

 

-- 35 --

 

2° les Antithèses, ou « Contradictions », dans lequel il démontre que deux voix se sont fait entendre chez les prophètes, celle d'En-Haut, et celle d'En-Bas.

 

3° l'Apostolique.

 

Ce dernier ouvrage est constitué des Epitres de saint Paul, dont la diffusion fut assurée par les copistes, payés par Marcion. C'est lors de sa venue à Rome, que Marcion a trouvé la collection des dix Epitres de saint Paul, sans les Pastorales, qui n'ont été introduites dans le Canon que plus tard.

 

Ce qui démontre l'antiquité relative de ces dix Epitres, c'est le fait que ce recueil comprend l'Epître aux Ephésiens, mais sous son titre primitif d'Epître aux Laodicéens.

 

Dans l'Epître aux Galates, il manquerait, dans le texte de Marcion, le grand développement sur le Testament d'Abraham et la Loi, (III, 15-25). Egalement, manquerait III, z9, soit les apparents à la famille d'Abraham, parce qu'ils sont au Christ Egalement, la citation d'Isaïe, dans IV, 27-30, sur la femme stérile et sur les chrétiens, descendants d'Isaac. Or, ce qui prouve que Marcion s'est contenté de faire recopier des textes initiaux, et non pas d'expurger des textes déjà existant, c'est qu'il aurait eu tout intérêt à maintenir ce dernier texte ! Car il est conforme à sa doctrine.

 

Les deux Epîtres aux Corinthiens sont peu différentes dans les copies de Marcion. L'Epître aux Romains a perdu presque la moitié de son contenu : I, 18, (sur la colère divine), IX, 1-33, X, 5, XI, 32, XI, 33.

 

Dans la première et la seconde Epître aux Thessaloniciens, il retirait peu de chose. De même dans l'Epître aux Ephésiens, où il enlevait V, 28-32. Là encore, nous assurons qu'il est impossible que ce texte n'ait pas été introduit ultérieurement par des éléments demeurés fort judaïsant, car il est contraire à certaines paroles mêmes du Christ.

 

Dans l'Epître aux Colossiens, le passage I, 15-17, sur le Christ préexistant, était remplacé par cette phrase : « Il est une Image (ikôn) du Dieu Invisible, et Lui-même est, avant toute chose... ».

 

Dans l'Epître aux Philippins, il retirait également peu de chose.

 

Rappelons-le encore une fois, ce que les adversaires de Marcion affirment avoir été retiré par lui, est plus que probablement non encore introduit à son époque. Toutes ces interpolations intéressées viendront peu à peu selon les besoins.

 

Il est à noter d'ailleurs que des passages éminemment marcionites demeurent, dans les actuelles Epîtres de saint Paul, version catholique. Principalement dans celle aux Romains, versets 25 à 27 du chapitre XVI. L'Eglise officielle les y a laissés. Ce qui prouve bien que c'est à Marcion que l'on doit la diffusion des écrits du prince des Apôtres!

 

Quant à l'Evangile du Seigneur, que l'on dit être selon Luc, remanié et mutilé par Marcion, ce remaniement présente un fort curieux aspect.

 

Observons tout d'abord que pour le comprendre, il suffira au lecteur de se procurer -deux exemplaires rigoureusement semblables de l'évangile de Luc. Il supprimera ensuite dans l'un d'eux les passages ci-après, que les -- 36 -- Pères de l'Eglise ont fort providentiellement, et fort imprudemment, notés. Il pourra ensuite comparer l'exemplaire qu'il aura ainsi expurgé et celui qu'il aura conservé tel quel.

 

L'Evangile du Seigneur commence au IVe chapitre, verset 31, par cette phrase fort énigmatique : « En ce temps-là, Jésus apparut à Capharnaüm... ». Le texte se continue ensuite jusqu'à la fin du chapitre.

 

On supprime ensuite au XIIIe chapitre, les versets 1 à 5. Au XVe, les versets 1 à 32. Au XIXe, le verset 27, et les versets 29 à 46. Au XXe, les versets 9 à 18. Au XXIIe, les versets 49 à 51. Au XXIVe, les versets 27 à. 44, et le 45.

 

Lorsque ces suppressions seront effectuées, le lecteur sera surpris de constater qu'il n'a, en réalité, opéré aucune rupture dans le texte; tout ce qui suit s'enchaîne parfaitement. Et il sera amené à conclure que Marcion, en réalité, n'a effectué aucune mutilation du texte sacré. Il a, fort simplement, expurgé un évangile (parmi la quarantaine de textes connus), de toutes les interpolations que des copistes intéressés avaient cru bon d'y effectuer.

 

A moins qu'il n'ait opéré aucune restitution du texte, et se soit tout simplement borné à prendre possession d'un évangile rédigé initialement à Rome par l'apôtre Paul, (comme le rappelle Tertullien d'ailleurs), puis qu'il se soit contenté de le diffuser sous le nom banal d'Evangile du Seigneur...

 

Mais alors, nous connaîtrions les interpolations ultérieures, mais nous ignorerions ce qui lui était particulier, et que l'Eglise officielle a supprimé. Nous verrons tout à l'heure qu'il existe encore, providentiellement, un exemplaire de l'Evangile selon Marcion!

 

Mais qui donc, en réalité, était cet homme extraordinaire ?

 

Si, délaissant les hâtives et très généralisatrices rubriques des dictionnaires et des encyclopédies reproduites au début de cette étude, nous nous tournons vers les spécialistes de ces questions, nous aurons du personnage un tout autre portrait. Le lecteur trouvera en fin de travail la liste de nos sources bibliographiques.

*

* *

Marcion naquit aux environs de l'an 85, cinquante-deux ans seulement après la mort du Christ, dans les premières années du règne de Domitien, fils de Vespasien, frère de Titus, son prédécesseur et cela à Sinope. Riche cité commerçante de la province du Pont-Euxin, colonie grecque et port marchand important des rives sud de la Mer Noire, sa puissance et son rayonnement avaient atteint leur maximum plusieurs siècles avant notre ère. Sinope avait fondé des colonies considérables sur la côte méridionale du Pont-Euxin, elle avait acquis l'empire de cette mer depuis la Colchide, à l'est du dit Pont-Euxin, jusqu'aux îles Cyanées, près de l'entrée du Bosphore de Thrace.

 

Surprise toutefois par Pharnace, fils et successeur de Mithridate, l'an 571 de Rome, elle fut conquise et perdit sa liberté. Diogène le Cynique, et Aquiloss, disciple et compagnon de saint Paul, y naquirent. Aquileas, -- 37 -- époux de Priscille, connut Paul à Corinthe lorsque celui-ci vint d'Athènes en cette ville, en 52. Or, c'est en 56 que Luc est censé écrire son évangile, lequel selon Tertullien serait de Paul...

 

On le voit, la naissance de Marcion à Sinope peut justifier cette carrière d'armateur qu'on lui attribue par ailleurs, et cette profession, à son tour, justifie la fortune considérable qui parait en effet avoir été la sienne.

 

Quoi qu'il en soit, et eu égard à l'époque, il est probable que Marcion devait être, au moins partiellement, d'hérédité juive, (comme Aquileas d'ailleurs, et sa femme Priscille). Il était d'ailleurs très familier des interprétations juives de l'Ancien Testament.

 

Ceci n'est pas pour surprendre. Drews, rejoignant B. Smith, affirme en effet, qu'à côté du judaïsme orthodoxe et rigide, il existait en Israël, ou sur ses confins, des sectes qui avaient organisé les éléments essentiels de la future légende chrétienne sur ou autour d'un dieu qu'ils nommaient Jésus. Fait combien significatif. Et C. Guignebert, en son ouvrage « Le problème de Jésus », nous dit que : « Dans les plus avancées en hérésie, on peut soupçonner le culte du dieu de la Vérité Suprême, opposé au dieu organisateur de la Matière, au Démiurge, assimilé à Iavhé. » La Gnose traditionnelle, en sa branche juive, n'a donc pu surprendre ni choquer Marcion, peut-être même y fut-il inconsciemment amené.

 

Le début de la 1ère Epître de Pierre, (I, 1), implique la présence de communautés chrétiennes dans la province du Pont-Euxin, et Pline en sa lettre à l'empereur Trajan, lettre datant de 112, nous démontre que des communautés chrétiennes y étaient puissantes et nombreuses au début du second siècle de notre ère.

 

Si nous en croyons Hyppolyte de Rome, Marcion aurait été le propre fils de l'évêque de Sinope. Ce dernier, indigné des opinions extrémistes et gnostiques de son fils, l'aurait excommunié. Cette mesure extrême ne devait cependant pas dépasser les frontières de la communauté de la ville. Dans un de ses ouvrages, le même Hyppolyte de Rome (qui le rédigea plus de soixante-dix ans après la mort de Marcion), envisage l'hypothèse de la séduction d'une jeune vierge par Marcion. Mais comme il n'ose tout de même pas la réitérer par la suite, en son autre litre « Refutatio », ouvrage justement dirigé contre les Gnostiques, on ne peut guère retenir la calomnie de ses précédentes rédactions. D'autant que les Pères d'Alexandrie, et avec eux Eusèbe, Tertullien, Rhodon, Irénée, n'y font aucune allusion.

 

Il faut certainement voir là une expression allégorique, mal traduite, mal colportée. Marcion aurait « défloré » la Tradition exotérique, révélé son ésotérisme, chose que les Chrétiens d'alors redoutaient par-dessus tout, la somme des Ecritures étant souvent considérée comme une des « vierges » du Seigneur. (Voir à ce sujet « Le Pasteur », d'Hermas de Cumes). Et en effet, Hégésipe parle des hérétiques comme de « séducteurs de la vierge », c'est-à-dire de l'Eglise...

 

Quoi qu'il en soit, excommunié, Marcion fut contraint de quitter Sinope, sa ville natale. Il se rendit alors en Asie Mineure (130-139). C'était là son premier voyage d'apostolat gnostique. Il emportait avec lui des missives de ses frères du Pont-Euxin, ce qui prouve qu'il avait déjà fait des disciples, ou, plus sûrement encore, qu'il avait adhéré à une secte gnostique secrète, -- 38 -- existant bien avant lui, constituée initialement de mystiques juifs, déportés en ces régions après la Diaspora, et qui se rattachaient sans doute à ces sectes gnostiques juives évoquées par C. Guignebert.

 

Il alla, d'abord à Ephèse, où l'apôtre Jean était mort en 101. Puis à Hiérapolis, et ensuite à Smyrne, où la tradition patristique place justement la naissance du gnostique Cerdon. Si l'on se souvient que ce dernier est justement donné comme le maître de Marcion, tout au moins comme son inspirateur partiel, on peut supposer que Marcion, en se rendant à Smyrne, cherchait à retrouver la trace d'un homme dont il avait entendu parler comme d'un maître, dépositaire de la « très sainte Gnose ».

 

Mais qui était donc Cerdon ? Irénée nous apprend, selon une tradition romaine bien établie, que Cerdon se trouvait à Rome, sous le pontificat du pape Hygin, soit entre 136 et 140. Il y serait resté quelques années, puisqu'il y aurait enseigné sa doctrine assez longtemps pour qu'elle y soit divulguée et devienne ainsi suspecte aux autorités chrétiennes officielles.

 

Il est donc probable que Marcion, parti à sa recherche tout d'abord à Smyrne, le rencontra enfin dans la capitale de l'empire, puisqu'Irénée nous dit (1, 27/1 et 111, 4/2), qu'il fut le maître de Marcion. Tertullien associe d'ailleurs toujours son nom à celui de Marcion, et il désigne avec insistance comme son précurseur. (Cf. Adv. Marcionem : 1,2/22 - 111, 21 - IV, 17).

 

De Faye, dans « Gnostiques et Gnosticisme », s'étonne que l'on ait attribué à Marcion un telle importance, si sa doctrine était simplement celle de Cerdon. En fait, il est possible qu'il l'ait légèrement retouchée, mais nous ignorons celle de Cerdon, et le problème reste entier. Il a pu en retenir les postulats essentiels, les explicitant à la lumière des Ecritures, qu'il connaissait fort bien aux dires d'Ignace d'Antioche, un des quatre « pères apostoliques ».

 

L'importance de Marcion vient du fait qu'il a prêché ouvertement sa doctrine, qu'il en a fait le fondement d'une très grande Eglise, qui couvrit le monde antique, dura plusieurs siècles, alors que Cerdon a dû communiquer ses enseignements en de petits cénacles d'initiés, et n'être le chef que d'une secte ésotérique très fermée.

 

Au contraire, Harnack a démontré de façon définitive que Marcion fut un esprit foncièrement chrétien, un penseur vigoureux et original, un vigoureux lutteur et remueur d'idées, un réformateur dont la pensée et l'oeuvre ont été entièrement et totalement travesties par les hérésiologues romains. Hippolyte de Rome ne présente-t-il pas comme la doctrine de Marcion celle d'Empédocle ?

 

Il n'est désormais plus possible de le traiter d'extravagant, mêlant sans discernement des spéculations vaguement chrétiennes, à d'autres d'origine orientale.

On peut d'ailleurs en dire autant de son disciple et successeur Apelle, lequel fut encore plus sobre d'imagination que son maître, ainsi que le constate de Faye en « Gnostiques et Gnosticisme » :

-- 39 --

« On voit maintenant avec évidence combien les historiens se sont trompés, quand ils ont confondu pêle-mêle Marcion, Basilide, Valentin, et les autres gnostiques. Assurément, comme eux, Marcion a aussi rejeté l'Ancien Testament, et proclamé un Dieu qui n'était pas celui d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. En morale, lui aussi a prêché l'ascétisme. Il est vrai que son école n'est pas devenue une adversaire moins acharnée du christianisme courant que les autres sectes hérétiques ! D'autre part, le marcionisme diffère des autres gnosticismes par des traits essentiels. Il n'est pas de même inspiration. C'est l'étude biblique qui suggère à Marcion ses idées fondamentales. Ce n'est ni la philosophie grecque, ni les religions syncrétistes. Puis, tandis que la spéculation transcendante est ce qu'il y a peut-être de plus frappant chez les autres gnostiques, elle est tout à fait absente du système de Marcion. Enfin, alors que les autres hérésies se constituent en écoles ou en confréries syncrétistes, Marcion fonde des églises, et par cela même, donne à ses adeptes des cadres dont la solidité a fait durer la secte pendant des siècles... »

 

Mais, ni à Ephèse, ni à Hiérapolis, ni à Smyrne, Marcion ne fut accueilli en prophète ! Et l'un des quatre « pères apostoliques », Polycarpe de Smyrne, le qualifie de « premier-né de Satan »! Il est vrai qu'en compensation, un autre « père apostolique », Ignace d'Antioche, lui fera compliment de sa science profonde des Ecritures...

 

De Smyrne, Marcion se rendit alors à Rome, capitale de l'empire et de tout le monde connu à cette époque. Il y alla sur l'un de ses propres navires, jusqu'au port d'Ostie. Nous sommes en l'an 139, et il y a déjà neuf années qu'il a quitté Sinope, sa ville natale.

 

En arrivant à Rome, il y fut reçu avec affection par la communauté chrétienne de cette ville, alors gouvernée par l'évêque Hygin. Il lui fit don de 200.000 sesterces (environ 40.000 Fr d'avant-guerre, et donc à peu près quatre millions d'anciens francs de 1958). Cette somme énorme donne une idée de l'importance de sa fortune personnelle, et cela compta peut-être pour beaucoup dans la chaleur de l'accueil qui lui fut réservé. Peut-être d'ailleurs, était-ce tout ce qu'il possédait, et en cela il se conforma aux principes communautaires alors en usage.

 

La mise au point de sa doctrine n'était toutefois pas achevée, quoique cependant bien amorcée. Il retrouva à Rome des disciples de celui que l'on devait par la suite lui donner pour maître Cerdon, quoi qu'il lui soit infiniment moins redevable que certains ne l'affirment.

 

Marcion demeura cinq années dans la capitale impériale, de 139 à 144. Durant ces cinq années, il ne fit pas de propagande pour sa doctrine, mais se documenta soigneusement, rassemblant les textes, originaux et copies, scrutant et comparant. Le pape Hygin étant mort, Pie, premier de ce nom, lui succéda en 140. Par la suite, il devait combattre farouchement Marcion. Ce fut durant ces cinq années notamment, que Marcion rassembla tous les textes attribués à saint Paul, les étudia attentivement, fréquenta les disciples romains directs de ce dernier, et s'attaqua enfin aux évangiles eux-mêmes, afin de les débarrasser de toutes les interpolations judaïsantes -- 40 -- qu'on y avait introduites. Et c'est très certainement à Rome, qu'il entra en possession de cette version de l'évangile selon Luc, que Tertullien déclarait être en réalité de saint Paul.

 

C'est également à Rome qu'il composa son grand ouvrage critique, les Antithèses. En ce traité, il tenta de démontrer, non seulement les interpolations que l'on avait fait subir aux textes évangéliques primitifs, mais encore les déformations, insidieuses et progressives du primitif message du Christ. Il s'attacha notamment à démontrer et à souligner les contradictions et l'incompatibilité des textes vétérotestamentaires et néotestamentaires. Selon lui, deux « principes » métaphysiques contraires s'étaient fait entendre aux prophètes et aux inspirés ; ceux-ci et ceux-là n'avaient jamais su faire la distinction entre ces deux « voix », et de là découlaient toutes ces contradictions morales, que l'on rencontre dans l'Ancien Testament.

 

Il est probable que le docteur cathare Jean de Lugio, rattaché à la branche des Albanenses (Grèce, Macédoine), s'en est inspiré en son « Liber de duobus principiis », ou « Livre des Deux Principes ».

 

C'est alors, nous dit Hippolyte de Rome, que Marcion, supposant son travail au point, présenta ses manuscrits à la critique de l'église de Rome, et invita les « anciens » à se prononcer sur eux.

 

Ce fut en fait une sorte de concile local, le premier de ce genre assurément que l'on puisse trouver dans l'histoire de l'Eglise romaine. Les « anciens » ne suivirent point Marcion, et Pie Ier, (et non Anicet, comme le dit Hollard), prononça contre lui une condamnation doctrinale catégorique, complétée par son exclusion de la communauté romaine, cela en juillet de l'an 144. Toutefois, on lui restitua ses 200.000 sesterces.

 

Il semble d'ailleurs que tout- se passa sans violences, ni de langage ni de faits, car Marcion n'en fait aucun écho. Il y a peut-être à cela une raison pratique. Nous sommes sous le règne d'Antonin, Justin a rédigé une « Apologie du Christianisme », qui a valu aux chrétiens la bienveillance de l'empereur et des magistrats impériaux. Il ne s'agit pas de gâcher tout cela.

 

Marcion sortit donc de la communauté officielle, et rassembla tous les chrétiens que la doctrine gnostique, ses thèses, ses postulats, ses écrits, séduisaient, et il les organisa en une véritable église, à Rome même. Sans doute n'eut-il l'audience que des éléments cultivés, probablement déjà préparés par la connaissance du pythagorisme, ou des gnoses hétérodoxes juives. Il dut peu recruter dans les milieux populaires, surtout parmi les juifs convertis au christianisme, et encore attirés vers la Loi de Moïse, mais il dut avoir l'oreille des éléments gréco-latins, non marqués de celle-ci, et intellectuellement très supérieurs à l'immense masse.

 

La diffusion de sa doctrine fut extrêmement rapide et très importante. Six années plus tard, en 150, Justin pourra dire que l'hérésie marcionite « entache toute l'humanité... » (sic). Ce qui revient à dire tout l'empire romain. Et le sombre et fanatique Tertullien se lamentera : « L'hérésie de Marcion a couvert le monde entier... ».

 

-- 41 --

 

Très rapidement, à partir de cette époque, la doctrine de Marcion va se répandre en Asie, Lydie, Bythinie, Crète, à Corinthe, Antioche, Alexandrie et Carthage, gagnant sans cesse du terrain.

Au Ive siècle, Epiphane dénoncera la présence d'églises marcionites à Rome, dans l'Italie, en Egyptei dans la Thébaïde, en Palestine, en Syrie, en Arabie, à Chypre.

L'activité de Marcion n'a guère duré plus de quinze années après sa sortie de la communauté romaine, en 144. Et on ne parle plus de lui sous Marc-Aurèle (164-180). On ignore donc quand il mourut ; Hollard nous dit qu'il ne faut pas attribuer de crédit à la légende, répandue par Tertullien pour les besoins de la cause, et suivant laquelle il se serait repenti sur son lit de mort, et aurait demandé à rentrer dans le giron de l'Eglise officielle. Dans l'affirmative en effet, et à notre avis, nous connaitrions la date de sa mort, l'Eglise eut été trop fière de montrer la capitulation doctrinale et dogmatique de son vieil adversaire.

 

L'Eglise fondée par Marcion ne fut pas constituée de petites sectes éparses et disparates, mais bien de communautés vigoureuses, régulièrement constituées sur le monde ecclésial traditionnel, avec leurs diocèses, leurs paroisses, leurs évêques, leurs presbytres, leurs diacres.

 

La vie sacramentelle du marcionite suivait exactement' celle du chrétien ordinaire : baptême dans l'eau, onction d'huile, etc. Toutefois, l'eucharistie avait pour éléments essentiels le pain et l'eau, en place du vin. Hollard nous dit qu'alors, ce n'était pas là une innovation choquante. D'ailleurs, dans les camps de déportation nazis, les messes célébrées avec du pain noir infect, et de l'eau, souvent douteuse, furent reconnues valides par Rome, après la Libération. Il est probable que l'absence du vin était justifiée par le souvenir du Naziréat, dans lequel, en autres prescriptions ascétiques, on ne pouvait boire de vin. (Cf. Nombres : VI, 1 à 21).

 

L'accord tacite sur l'apostolicité de l'Eglise Marcionite semble bien établi entre elle et l'Eglise officielle. En effet, les chrétiens qui passaient à cette époque de l'Eglise romaine au marcionisme, n'étaient pas rebaptisés par les prêtres de celui-ci. Leur baptême était reconnu licite et valable.

 

Or, et confirmation de l'apostolicité de l'Eglise marcionite, le pape Etienne 1er interdit de rebaptiser les hérétiques qui venaient au christianisme romain. Leurs sacrements étaient donc reconnus valides. Cette reconnaissance, elle est valable antérieurement comme postérieurement.

 

Toutefois, la vie du marcioniciste impliquait des renoncements tellement sévères, qu'il fallait évidemment une foi très grande et une conviction doctrinale non moins assurée, pour s'y rallier de son plein gré.

 

* *

 

En ralliant l'Eglise de Marcion, on promettait d'observer une continence absolue, et des jeûnes fréquents et sévères. C'était là, catharisme futur, avant la lettre, une manière de se libérer de l'esclavage de la chair. Pour être admis au baptême et à l'eucharistie il fallait s'engager par serment au célibat et à la continence absolue. Si l'on était déjà marié, on promettait -- 42 -- de vivre désormais séparé charnellement de l'autre époux, car on ne devait point courir le risque de procréer, ceci afin de ne pas perpétuer le royaume du Démiurge, dont saint Jean avait dit : « L'Univers tout entier est sous l'empire du Mauvais Esprit... » (Jean : Ire Epître, V, 19).

 

On comprendra aisément pourquoi tant de fidèles de la doctrine marcionite se contentaient de demeurer dans la classe des catéchumènes, car les prescriptions ascétiques y étaient infiniment moins rigoureuses. Nous retrouvons là la division des Cathares, entre la classe des « Croyants », vivant dans le siècle, unis seulement à leur Eglise par la foi en ses enseignements, et la classe des « Purs », vivant hors de l'esclavage de la chair, et marqués par les oeuvres.

 

Il semble bien que le Marcionisme ait conservé d'antiques usages, propres aux premiers temps du Christianisme. On sait par saint Paul, en sa 1ère Epître aux Corinthiens, que les fidèles de Corinthe s'offraient comme supports visibles et vivants, véritables « voults » mystiques, afin que l'on put, sur eux-mêmes et par eux-mêmes, baptiser ceux qui étaient morts dans la foi, avant leur baptême matériel.

 

Saint Paul ne condamne d'ailleurs pas cet usage : « Autrement, que feraient ceux qui se font baptiser à la place des morts ? Si les morts ne devaient absolument pas ressusciter, pourquoi ceux-là se font-ils baptiser pour eux ? » (Paul 1ère Epître aux Corinthiens, XV, 29). Or, Jean Chrysostome nous rapporte que les Marcionites possédaient un rituel par lequel ils transmettaient aux morts eux-mêmes, le sacrement de baptême.

 

Ceci tendrait à impliquer des communications avec les défunts, sorte de spiritisme liturgique. Car comment considérer comme valide un baptême transmis sans la connaissance et l'assentiment de l'intéressé ? Il y aurait donc eu, dans le Marcionisme, un aspect occulte et secret qui semble avoir échappé à ses détracteurs de l'Eglise officielle... Et cependant, selon la doctrine bénédictine eucharistique, la Messe n'est pas autre chose qu'une évocation, doublée d'une rencontre hors du Temps...

 

Le jeûne, nous l'avons dit plus haut, avait chez les disciples de Marcion, une très grande importance. Chez eux, la nourriture était d'ailleurs réduite au strict minimum nécessaire : ni viande ni. vin, (d'où la présence de l'eau dans l'eucharistie), le poisson était permis certains jours, on jeûnait le vendredi et le samedi.

Les marcionites couraient volontiers au-devant du martyre, car on ne devait pas fuir la mort, libératrice de ce monde de douleur et de larmes, de cette prison, soumise au Démiurge inexorable. Les adversaires du marcionisme n'ont pu dissimuler l'importance du nombre de ses martyrs, surtout à la suite des grandes persécutions des empereurs Valérien (252-250), et Dioclétien (284-305).

 

Théodoret nous dit que : « Les marcionites étaient tellement pénétrés de la dignité de leur âme, qu'ils couraient au martyre et recherchaient la mort comme la fin de leur avilissement terrestre, le commencement de leur gloire, et de leur véritable liberté... » (Théodoret : Harert. Fab., I, 2, 0. 24).

 

C'est ainsi qu'Eusèbe cite avec admiration l'exemple d'un marcionite qui avait été cloué tout vif à un poteau avec de gros clous de fer, clous -- 43 -- pénétrant en sa chair et en ses membres, puis portés au rouge par le feu du bûcher sur lequel il avait ainsi été déposé, cloué au dit poteau, et qui cependant mourut stoïquement en ce brasier, sans se plaindre.

 

Au milieu du me siècle, l'Occident voit reculer le marcionisme, et cent ans plus tard, il aura disparu d'Europe, absorbé par le nouveau courant suscité par Manès.

 

En fait, c'est par la violence et la terreur, que Rome triomphera du marcionisme, en Occident. Lorsque Constantin (323-337), converti au christianisme, prendra celui-ci sous sa protection, celle-ci sera immédiatement doublée de la persécution contre toutes les autres religions, écoles philosophiques : pythagorisme, platonisme, hermétisme, etc.

 

L'empereur, dès son accord avec Rome, pourchassera les disciples de Marcion avec la dernière rigueur, interdisant les assemblées, même celles se tenant à titre privé dans les demeures particulières ; on démolira les locaux et les temples où avaient lieu les réunions et les cérémonies sacramentelles, on confisquera les propriétés et les biens des fidèles, on détruira les livres et les objets sacrés.

 

La détention de ces livrés sera punie de la peine de mort. Quiconque sera convaincu -d'être demeuré secrètement et intérieurement fidèle à la doctrine, sera envoyé aux mines. Et c'était. là un châtiment qui équivalait à la peine de mort, en quelques années au plus. Le condamné aux mines voyait en effet pour la dernière fois la lumière du jour, à l'instant de sa première (et dernière) descente. Car il ne remontait plus! Il y vivait, (si toutefois cela peut s'appeler vivre...), nu, les chaînes aux pieds et aux mains, dans des galeries ténébreuses, à peine éclairées par des lampes à huile ou des torches, à peine alimenté, et de façon infecte, sous les coups de nerf de boeuf ou de fouet des gardiens. Les sexes y étaient mêlés, certaines galeries étaient réservées pour le dépôt des cadavres, d'autres remplissaient le rôle de latrines, d'autres de dortoirs. Et c'était là, en ces cloaques ténébreux, que les chrétiens « officiels », faisaient peiner et mourir d'autres chrétiens ... (1).

De telles persécutions, il résulta des abjurations nombreuses, et, un véritable exode des marcionites fidèles de l'Occident vers l'Orient. De même, les communautés marcionites se dispersèrent des villes vers les campagnes reculées, où l'on était plus à l'abri de la poursuite des évêques, et de celle des magistrats impériaux à leurs ordres.

 

Cette persécution permanente, sous la pression des évêques romains, ira d'ailleurs en s'aggravant. L'empereur Gratien (375-383), fils de Valentinien Ier, puis l'empereur Théodose Jar, (379-395), persécuteront les marcionites avec la dernière rigueur. "Théodose Ier courbé sous la pénitence qui lui avait imposé saint Ambroise, à la suite du massacre des révoltés de -- 44 -- Thessalonique, pourra se flatter de dire que, grâce à lui, il n'y a plus de marcionites en Occident.

 

Par contre, en Orient, la pensée de Marcion survécut bien plus longtemps, quoique bien diminuée. Sous Constantin, dans le premier quart du ive siècle, le marcionisme constituait une Eglise puissante, bien organisée. Mais dès le début de son règne, elle fut peu à peu et par la terreur, délogée de l'Egypte, de l'Asie Mineure occidentale, puis de la Syrie hellénique. Jean Chrysostome ne fut d'ailleurs pas étranger, autant par son talent apologétique que par ses pressions personnelles sur les magistrats impériaux, à la destruction de l'oeuvre de Marcion.

 

Mais en Palestine, en Syrie arabe, en Iran, en Arménie, le marcionisme survivra plus longtemps. Selon Jean Chrysostome, la cité de Salamine, à Chypre, était encore, de son temps, totalement acquise à cette doctrine.

 

En Orient, le marcionisme dura. En 987, il existait encore des communautés marcionites, réduites et discrètes, mais actives, entre l'Oxus et la mer Caspienne.

 

Ajoutons toutefois que jusqu'au milieu dû me siècle, aucun concile ne condamna jamais la doctrine de Marcion. Cette prudente neutralité théologique, contredite par la violence et la cruauté des persécutions sollicitées du pouvoir impérial, souligne l'indécision incontestable dans laquelle se trouvaient les évêques dépendant de Rome à l'égard de la doctrine de Marcion. Car, ne l'oublions pas, le Concile d'Alexandrie n'hésitera pas à condamner Origène, de son vivant, en 223, à l'excommunier, et à le chasser de l'Eglise, pour s'être castré lui-même... Or, Marcion n'a été condamné par aucun Concile, de son vivant (1).

 

Un autre fait est à mettre en relief, à notre avis. Le concile d'Icone (235 ou 255 selon Mansi), avait déclaré nuls les ordinations et les sacrements administrés ou reçus par les hérétiques. Le pape condamna ce concile, le déclara nul et non avenu, et menaça d'excommunication les évêques qui y avaient pris part. Il en fut de même de celui de Synnade, qui avait déclaré nul le baptême conféré par les hérétiques.

 

On observera que la répartition géographique du Marcionisme, en sa survivance clandestine, après les persécutions de l'Eglise officielle : Crimée, Syrie arabe, Balkans, etc., correspond aux lieux d'apparition du Catharisme, par la suite.

 

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Et comme les deux doctrines sont curieusement semblables, on ne peut s'empêcher de conclure que le Catharisme n'est que la résurgence du Marcionisme. Il y avait encore des sectes gnostiques à Damas, au XIIe siècle, (leurs manuscrits sont à Paris, à la Bibliothèque Nationale). Il y avait encore des communautés marcionistes au XVIe siècle, en Orient, nous dit P. Larousse Et en 1120, l'empereur Alexis Comnène convoquera deux Conciles à Constantinople pour y faire ouvrir le procès des Cathares d'Orient. C'est lui qui fera solennellement brûler vif, à Constantinople, le, docteur Basilikos, chef des mêmes Cathares d'Orient, pour son « opiniâtreté dans l'erreur... ». (Cf. Dictionnaire des Conciles, de l'Abbé Migne, page 773).

 

Et pour conclure, nous rappellerons un fait historique qui honore la ville de Lyon. Lorsque, sous Marc-Aurèle, le Christianisme fut de nouveau persécuté, la terreur n'épargna pas Lyon. En 177, l'évêque Pothin, venu de Smyrne, (patrie de Cerdon), se refusa à quitter la ville. Les soldats le portèrent alors sur leurs bras devant le gouverneur, tandis que la foule le suivait en l'insultant. Le vieillard infirme sut agir et parler avec dignité. « Qu'est-ce que le dieu des chrétiens ?... » demanda le magistrat. -- « Tu le connaîtras si tu en es digne... », répondit l'évêque. Comme on le reconduisait en prison, la populace se jeta sur lui et le lyncha. Pothin mourut deux jours plus tard.

 

Une jeune esclave, nommée Blandine, subit le martyre en même temps. En présence du peuple, elle fut attachée à un poteau, dans le cirque de Lyon, assez haut pour qu'on la voit, mais assez bas pour que les fauves la puissent lacérer de leurs griffes, en se dressant. De là, elle vit ses compagnons déchirés à coups de dents, ou grillés sur des chaises de fer rougies au feu. On la détacha, on essaya sur elle tous les instruments de torture classiques. Enfin, on l'exposa dans un filet, à l'attaque d'un taureau furieux, irrité par des aiguillons. Or, la plupart des compagnons de Blandine, sinon elle-même, étaient justement des marcionites, membres de leur église lyonnaise...

 

C'est pourquoi, pendant la Réforme, le docteur protestant Théodore de Bèze put découvrir dans le couvent Saint-Irénée, à Lyon, une version particulière de l'évangile de Luc, qu'il envoya à l'Université de Cambridge, avec cette note : « A dissimuler plutôt qu'à publier. » C'est ce que l'on connait à Cambridge sous le nom de Codex Bezae. On y lit ce verset, le 4 du chapitre vie : « En ce temps-là, voyant quelqu'un travailler durant le Sabbat, Jésus lui dit : Homme, si tu sais ce que tu fais, bienheureux es-tu ! Mais si tu ne le sais pas, tu es maudit, transgresseur de la Loi... ». Ce qui signifie : si l'homme sait que la Loi est celle du Démiurge, et qu'il ne s'en soucie pas, il est bienheureux, parce qu'il connait le Dieu véritable. Sinon, il n'est qu'un impie désobéissant. Venu de Lyon, le Codex Bezae est donc très certainement un évangile marcionique, miraculeusement sauvé. Nous comptons le publier prochainement.

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SOURCES BIBLIOGRAPHIQUES

Dictionnaire des Hérésies, des Erreurs et des Schismes. (Besançon, s.n.a., Petit éditeur, 1817).

A. HOLLARD : « Deux hérétiques, Marcion et Montan». (Paris 1925).

DE GERRONDE : « Oeuvres de Tertullien ». (Paris 1852).

TERTULLIEN : « Adversus Marcionem Libris ».

IRÉNÉE DE LYON : « Adversus Haereses ».

HIPPOLYTE DE ROME : « Syntagna ».

HIPPOLYTE DE ROME : « Philosophumena ». (Trad. par A. Siouville).

ST-EPHREM : « Evangeli concordantis expositio ». (Trad. de l'arménien par G. Moesinger).

EPIPHANE : « Haer. » 42.

THEODORET : « Haeret. Fab. » I.

Justin : « Apologie ».

EUSÈBE DE CÉSARÉE : « Histoire ecclésiastique ».

APELLE : « Syllogismes ».

A. DE HARNACK : « Marcion et l'Evangile du Seigneur ». (Leipzig 1921).

DE FAYE : « Gnostiques et Gnosticisme ».

CELSE : « Contre les Chr&ea